Le métissage des Français et des autochtones

Le métissage des Français et des autochtones

Messagepar Saguingoira » 2013-06-11, 16:51

3.7 Le métissage des Français et des autochtones

Dès leur arrivée, les Français tentèrent une politique d'«intégration» des Amérindiens au moyen du mariage, de la culture et de la langue française, évidemment sans succès. En 1618, Champlain avait dit aux Hurons: «Nos jeunes hommes marieront vos filles, et nous ne formerons plus qu'un peuple.» En 1627, la Charte de la Compagnie des Cent-Associés prévoyait dans son article 17 la naturalisation des Indiens :

Article XVII
Les Sauvages qui seront amenés à la connoissance de la foi et en feront profession seront censés et réputés naturels françois, et comme tels pourront venir habiter en France, quand bon leur semblera, et y acquérir, tester, succéder et accepter donations et légats, tout ainsi que les vrais régnicoles et originaires françois, sans être tenus de prendre aucunes lettres de déclaration ni de naturalité.


La Charte des Cents-Associés prévoyait donc que les Indiens christianisés seraient automatiquement reconnus comme des «naturels français» et qu'ils pourraient habiter en France. Celle-ci semble être la première nation à accorder la naturalisation française par le seul baptême. De leur côté, les jésuites ont longtemps avalisé l'idée de faire un seul peuple avec les Indiens et ils encourageaient les mariages mixtes. Dans «Raisons pour permettre le mariage des François avec des femmes indigènes», un texte attribué au père Le Jeune ou au père Charles Lalemant, les mariages mixtes étaient hautement recommandés:

[...] tout François qui voudra prendre à femme une fille sauvage, sans doubte il la prendra jeune, de peur qu'elle ne soit corrompue, et n'aura poinct plus de douze ans, qui est un aage sy tendre qu'elles seront en estat d'estre instruictes à ce que l'on voudra. Et il y a apparence que mesmes celles que l'on voudra marier aux François, on les retirera d'avec les Sauvages avant cette âge pour leur donner quelque teinture de nostre religion. Ils nous disent que quand nous ferons ce mariage, ils nous tiendront comme de leur nation, considérant la descente et parenté des familles par leurs femmes et non par les hommes [...] Ces mariages ne peuvent produire aucun mauvais inconvénient, car jamais les femmes sauvages ne séduiront leurs maris pour vivre misérables dans les bois, comme font les peuples de la Nouvelle-France. (Cité par Michel Lavoie, p. 28-29)

Ne faire qu'un seul peuple relevait d'une politique de francisation, laquelle avait pour but principal de produire des enfants français. Christianiser les «Sauvages» correspondait à une stratégie d'établissement de la souveraineté française au moyen du peuplement. Comme les mariages mixtes ne déplaisaient pas aux indigènes, l'État français pouvait prétendre coloniser des territoires habités par des sujets français et chrétiens, relevant d'un prince chrétien. C'était cette vision que les autorités françaises voulaient projeter aux autres pays européens. L'Église approuvait évidemment cette politique dans la mesure où les mariés s'étaient préalablement convertis au catholicisme! Plus tard, vers 1680, Versailles prévoira même des frais de 3000 livres, divisés en dots de 50 livres, pour chaque Indienne qui épousera un Français.

Les dirigeants de la colonie s'appliquèrent à faire respecter les directives royales. Ainsi, les ursulines ouvrirent leur pensionnat aux jeunes Françaises comme aux Amérindiennes, ainsi d'ailleurs qu'elles l'avaient fait depuis leur arrivée en Nouvelle-France. Toutefois, Marie Guyart, devenue Mère Marie de l'Incarnation (1599-1672), fut suffisamment consciente des obstacles quasi insurmontables pour réussir à assimiler les Indiens; dans une lettre datée du 1er septembre 1668, elle écrivait (citée par Louis Gagnon dans Louis XIV et le Canada):

Si Sa Majesté le veut nous sommes prêtes de le faire par l'obéissance que nous lui devons, et surtout, parce que nous sommes toutes disposées de faire ce qui sera à la plus grande gloire de Dieu. C'est pourtant une chose très difficile, pour ne pas dire impossible de les franciser ou civiliser. Nous en avons l'expérience plus que toute autre, et nous avons remarqué de cent de celles qui ont passé par nos mains à peine en avons-nous civilisé une. Nous y trouvons de la docilité et de l'esprit, mais lorsqu'on y pense le moins elles montent par-dessus notre clôture et s'en vont courir dans les bois avec leurs parents, où elles trouvent plus de plaisir que dans tous les agréments de nos maisons françaises. L'humeur sauvage est faite de la sorte; elles ne peuvent être contraintes; si elles le sont, elles deviennent mélancoliques, et la mélancolie les fait malades. D'ailleurs les Sauvages aiment extraordinairement leurs enfants, et quand ils savent qu'ils sont tristes ils passent par-dessus toute considération pour les ravoir, et il les faut rendre. Nous avons eu des Huronnes, des Algonquines, des Iroquoises; celles-ci sont les plus jolies et les plus dociles de toutes. Je ne sais pas si elles seront plus capables d'être civilisées que les autres, ni si elles retiendront la politesse française dans laquelle on les élève. Je n'attends pas cela d'elles, car elles sont Sauvages, et cela suffit pour ne le pas espérer.

Mère Marie de l'Incarnation écrivit aussi cette lettre du 17 octobre 1668 à son fils, dans laquelle elle souligne les difficultés de franciser les «Sauvages» :

Mon très cher fils. Monseigneur notre Prélat entretient en sa maison un certain nombre de jeunes garçons sauvages, et autant de français, afin qu'étant élevés et nourris ensemble, les premiers prennent les moeurs des autres, et se francisent. Les Révérends Pères font de même. Messieurs du Séminaire de Montréal les vont imiter. Et quant aux filles, nous en avons aussi des sauvages, avec nos pensionnaires françaises pour la même fin. Je ne sais à quoi tout cela se terminera, car pour vous parler franchement, cela me paraît très difficile. Depuis tant d'années que nous sommes établies en ce pays, nous n'en avons pu civiliser que sept ou huit, qui aient été francisées; les autres qui sont en grand nombre, sont toutes retournées chez leurs parents, quoique très bonnes chrétiennes. La vie sauvage leur est si charmante à cause de sa liberté, que c'est un miracle de les pouvoir captiver aux façons d'agir des Français qu'ils estiment indignes d'eux...

Face au déclin démographique qui bouleversa la population amérindienne et devant la réticence des parents amérindiens à confier leurs filles aux ursulines, Marie de l'Incarnation se résolut à se consacrer davantage à l'instruction des jeunes filles françaises de la colonie.

En 1671, le ministre Colbert n'avait pas encore changé d'idée et rappela à l'intendant Jean Talon la politique royale sur les mariages mixtes entre Amérindiens et Français : «Travailler toujours, par toutes sortes de moyens, à exciter tous les ecclésiastiques et religieux qui sont au dit pays d'élever parmi eux le plus grand nombre des dits enfants qu'il leur sera possible afin que, étant instruits dans les maximes de notre religion et dans nos mœurs, ils puissent composer avec les habitants de Canada un même peuple et fortifier, par ce moyen, cette colonie-là.»

Toutefois, cette politique des mariages mixtes ne s'est jamais vraiment matérialisée au Canada, sauf dans le Pays-d'en-Haut, avec seulement 120 unions officielles au cours de tout le Régime français, ce qui correspond à moins d'un mariage officiel par année. Pourtant, au moment des premiers contacts avec les Européens, les Amérindiennes jouissaient dans leur société d'une plus grande liberté et d'une plus grande influence que les Européennes de la même époque. Dans les faits, il dut y avoir de nombreuses unions «à la façon du pays», c'est-à-dire sans mariage formel, ce qui était perçu par les missionnaires comme une forme de concubinage ou de libertinage. Finalement, en 1735, les autorités coloniales édictèrent un décret exigeant le consentement du gouverneur pour tous les mariages mixtes!

Quelques années plus tard, la politique de la France avait radicalement changé. En effet, Jean-Frédéric Phélypeaux, comte de Maurepas, le secrétaire de la Marine, réprimandait les missionnaires qui encourageaient les mariages mixtes. Maurepas avait même constaté que les enfants issus de tels mariages étaient «encore plus libertins que leurs parents indiens». Il ajoutait: «Les missionnaires ne doivent pas se porter si légèrement à marier des François avec des femmes Sauvages.» Il est donc clair que les mariages mixtes et l'assimilation n'avaient pas produit les résultats escomptés, du moins selon les autorités françaises. Bien qu'on ait voulu faire des Français avec les Indiens, ceux-ci restèrent des Indiens, alors que les Français manifestèrent une tendance inquiétante à devenir des Indiens. Mère Marie de l'Incarnation avait bien raison d'écrire à son fils Claude : «On fait plus facilement un Sauvage avec un Français qu'un Français avec un Sauvage.» Le père Gabriel Sagard, après son voyage entre 1621 et 1624, reprit cette idée: «Les François, mesmes mieux instruits & eslevez dans l'Escole de la Foy, deviennent Sauvages pour si peu qu'ils vivent avec les Sauvages.» L'intendant Jean Talon dira même : «Les petits enfants ne pensent qu'à devenir un jour coureur des bois.»

Bon nombre de coureurs des bois fondaient une seconde famille dans les forêts, car ils entretenaient des relations semi-permanentes avec des femmes amérindiennes. On appelait soit «Métis» soit «sangs-mêlés» les enfants de la traite des fourrures. Par ailleurs, le Régime français avait adopté une étrange pratique, qui consistait à «donner» aux Amérindiens les enfants illégitimes nés d'une Blanche. À l'exemple des prisonniers qu'on allait chercher dans les colonies anglaises, ces enfants étaient alors élevés comme des Indiens et parlaient leurs langues. D'ailleurs, en 1752, l'ingénieur militaire français Louis Franquet (1697-1768), inspecteur des fortifications et des constructions en Nouvelle-France, donne ainsi ce témoignage après une visite du village iroquois de Kahnawake (ancien Caughnawaga) près de Montréal : «Il y a parmi eux plusieurs bâtards français et beaucoup d'enfants anglais faits prisonniers en la dernière guerre et qu'ils ont adopté. Ces enfants sont élevés avec les façons et les inclinations sauvages.» Le métissage chez les autochtones devint un phénomène courant sous le Régime français, surtout au village huron de Loretteville (aujourd'hui: Wendake) près de Québec.

On sait aussi que les autochtones alliés des Français ont fait de nombreux prisonniers parmi les colons anglais et qu'ils les ont mariés de force avec les femmes de leurs propres villages. On estime à environ 1000 le nombre d'hommes, de femmes et d'enfants arrachés aux colonies anglaises et transplantés au Canada dans les communautés amérindiennes. Toutefois, la plupart des «Anglais» (aussi des Écossais et des Irlandais) ainsi capturés ont fini par s'intégrer à la société blanche, ce qui explique que des Canadiens de langue française ont porté des noms de famille anglais, sans jamais connaître un seul mot d'anglais.

En réalité, il y eut beaucoup plus de «sang blanc» chez les Indiens que de «sang indien» chez les Blancs. Il est erroné de croire que la plupart des Québécois d'aujourd'hui ont du «sang indien» dans les veines, car ce sont les Amérindiens, notamment les Iroquois avec la nation des Agniers (ou Mohawks) et les Hurons, qui ont dû composer avec les effets du métissage dans leurs villages, pas les Blancs appelés «visages pâles».


source; http://www.axl.cefan.ulaval.ca/francoph ... m#3.6_Le_métissage_des_Français_et_des_autochtones_

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Saguingoira
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