Des caribous et des hommes

Les ressources particulières pour les autochtones en cas d'infractions.

Des caribous et des hommes

Messagepar Saguingoira » 2009-04-14, 21:39

Louis-Gilles Francoeur
Édition du vendredi 10 avril 2009
Des caribous et des hommes

À la mi-mars, 45 chasseurs innus des bandes québécoises de la Romaine, de Natashquan et de Saint-Augustin ont abattu une quarantaine de caribous du troupeau de la Mealy Mountain, sur la Joir River, au sud du lac Minipi au Labrador. Ils étaient escortés par des aînés, des femmes et des enfants. Cette bruyante caravane comptait pas moins de 50 à 60 motoneiges.

L'affaire a pris une dimension nationale, voire internationale par le nombre de réactions virulentes, voire racistes, enregistrées dans Internet, car ces chasseurs ont abattu près de la moitié d'une petite harde dont la survie est menacée. La harde de la Joir River est en effet protégée en vertu de la Loi sur les espèces menacées de Terre-Neuve et en vertu de la loi fédérale.

Devant ces actes illégaux et moralement indéfendables, le gouvernement de Terre-Neuve a dépêché sur les lieux quelques dizaines d'agents. Ces gardes-faune ont pu observer des autochtones en train de tirer des caribous à partir de motoneiges en marche, ce qui dénote un mépris des règles les plus élémentaires de sécurité, mais aussi une absence totale d'éthique de chasse, car de pareils tirs vont généralement provoquer des blessures et des souffrances inutiles, ce qui dénote un irrespect envers les bêtes et une honte par rapport aux valeurs historiques des autochtones.

Les agents de conservation ont tenté de prendre contact avec le groupe d'autochtones. Mais ils ont été accueillis -- et la scène a été filmée -- par des gens qui menaçaient de lancer des pierres et des cordes dans les rotors de leur hélicoptère et qui ont foncé en groupe vers les arrivants. Les agents ont évité la confrontation et ont retraité, ce qui était une sage décision.

Les Innus ont contesté l'évaluation du troupeau de la Joir River, réalisée au printemps par Terre-Neuve et l'institut indépendant Environmental Monitoring and Research. Le bilan: 108 têtes à la mi-mars, juste avant ce carnage collectif qui ne mérite certainement pas le nom de «chasse». Des chefs autochtones ont expliqué que des aînés, par «des séances de tambour et des rêves», avaient plutôt évalué le troupeau à 2000 têtes. Mais à cette évaluation plutôt ancestrale ne correspondaient pas les méthodes ancestrales de chasse, qui protégeaient les hardes des excès humains par la faiblesse de leur portée et par la lenteur des moyens de locomotion.

Les bandes innues du Québec en cause dans cette affaire ont voulu affirmer ainsi leur droit d'utiliser les ressources fauniques au-delà de la frontière québécoise, en territoire terre-neuvien.

Le problème, c'est que personne ne leur nie ce droit. La ministre des Ressources naturelles de Terre-Neuve, Kathy Dunderdale, a fait état des nombreuses rencontres qu'il y a eu, jusqu'à tout récemment encore, entre ses agents et les Innus québécois, des rencontres qui ont cependant débouché sur la divergence que l'on sait à propos du nombre de caribous de la harde menacée. Terre-Neuve ne s'est jamais opposée à leur présence sur son territoire ni à leur droit d'y chasser des espèces non menacées.

De vives réactions

L'affaire a suscité de vives réactions, parfois racistes, sauf des groupes animalistes, prompts à accuser les Terre-Neuviens de chasser le phoque, mais qui sont singulièrement absents quand ils défendent une espèce véritablement menacée. Même un négociateur autochtone et un spécialiste de leurs droits, comme Me Armand Mackenzie, a dit publiquement qu'ils s'y prenaient bien mal pour défendre leurs droits d'accès aux ressources fauniques nordiques.

Me Mackenzie devait même préciser à un média terre-neuvien qu'ils auraient pu s'y prendre autrement.

Il est évident que le sort de cette harde a surtout été compromis par la construction du réservoir Smallwood dans les années 1970, qui l'a coupée de tout lien avec les 750 000 caribous du troupeau de la George. Mais un abattage collectif sur les survivants de la petite harde est tout aussi dangereux pour le caribou des bois, une sous-espèce qu'un rapport d'Environnement Canada publié hier estime en danger dans l'ensemble de la forêt boréale.

Or, note Me Mackenzie, les Innus viennent de recevoir des millions d'Hydro-Québec en compensations pour les projets de la Rupert et de la Romaine, précisément pour protéger leurs valeurs et activités ancestrales. Comme le font les Cris, ils auraient dû, dit-il, utiliser cet argent pour se payer une expédition un peu plus loin pour aller chasser le troupeau de la George et l'aider à conserver une taille qui ne menace pas ses réserves alimentaires.

On doit aussi s'interroger, comme l'a fait la ministre Dunderdale, sur l'apathie de Québec devant les méfaits des bandes québécoises. Mme Dunderdale a souligné que la plupart des cartes québécoises de la région situent le territoire de la Joir River en terre... québécoise. Elle a donc invité Québec à contrôler ses autochtones et à occuper de facto les terres qui lui appartiendraient.

Mais une chose est certaine, c'est au retour d'une chasse illégale qu'il faut intercepter les contrevenants. Les agents terre-neuviens, minoritaires de surcroît, ne pouvaient faire cela en pleine brousse, saisir les motoneiges et les armes, ainsi que les caribous. Mais l'absence d'intervention coordonnée des agents des deux provinces et de la GRC sur le chemin de retour des autochtones pour sanctionner ce saccage d'une harde légalement protégée est non seulement immorale et inique, mais aussi inéquitable pour tous les chasseurs respectueux des lois. Mais cette esquive affaiblit surtout le droit prépondérant des gouvernements d'assumer leur devoir fiduciaire envers la faune et en particulier des espèces protégées, qu'aucun droit, fut-il autochtone, ne peut annuler, comme l'a reconnu la Cour suprême. On serait en droit de s'attendre à ce que les querelles de compétence passent derrière les intérêts de la faune.

n Lecture: Manifestement vert, par François Tanguay et Jocelyn Desjardins, Éditions du Trécarré. Une revue des principaux dossiers environnementaux québécois sur toile de fond des enjeux internationaux, entrecoupée d'une série de courts textes d'écologistes de premier plan. Des textes courts, efficaces comme des clips publicitaires, et des jugements personnels, bien étayés, qui ne feront toutefois pas l'unanimité dans le milieu.

source : http://www.ledevoir.com/2009/04/10/244903.html
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Saguingoira
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