Les écrits des braves

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Les écrits des braves

Messagepar Saguingoira » 2009-12-12, 23:57

par Louis Hamelin 12 décembre 2009

Les écrits des braves

L'Anthologie de littérature amérindienne concoctée par Maurizio Gatti en 2004 a été rééditée, cet automne, dans la prestigieuse Bibliothèque québécoise. C'est une bonne nouvelle. Le florilège lui-même appelle cependant quelques commentaires, exercice auquel Gatti lui-même semble nous convier dans sa préface.

Après avoir écarté d'emblée, sans appel, «la rectitude politique et le sentiment de culpabilité» qui, dans nos rapports avec les Premières Nations, menacent l'esprit critique d'une «édulcoration généralisée», le préfacier annonce un «recueil [qui] s'efforce donc de ne pas livrer une présentation molle, condescendante et autocensurée des auteurs, ni de les défendre, mais plutôt de les secouer, d'analyser sans complaisance et avec lucidité les choses». Mais le moins qu'on puisse dire, c'est que les textes de présentation dont chaque contribution se voit précédée, avec leur tendance à se promener entre un sentimentalisme fleur bleue et la surexplication, font rapidement oublier la fermeté de cette position de départ.

Si cette anthologie constitue un reflet réel de la production courante des auteurs amérindiens du Québec, alors il faut en relever certains aspects qui me semblent incontournables. Ce qui frappe, c'est d'abord l'absence quasi totale d'une littérature réaliste. On pourrait lire et relire ce livre sans avoir, en le refermant, la moindre idée de la manière dont vit un Indien, aujourd'hui, dans le nord du Québec: la musique qu'il écoute, ce que contient son frigo, à quoi ressemblent sa maison, ses amis, la réserve, le territoire environnant, les villes où il vit, aime, meurt... On aura, par contre, été abondamment renseigné sur le monde mythique des esprits et des ancêtres, le tambour et les traditions.

«Camtac disait que l'apprentissage durait toute la vie et que se perpétuer en ses enfants ne lui apporterait rien de plus que ce qu'il aurait enseigné à ses successeurs dans ce monde.» (Assiniwi, La Saga des Béothuks) La transmission d'un héritage, d'un savoir, d'une mémoire est un des rôles de la littérature écrite, c'est vrai. Un autre est la description de la réalité, et donc son appropriation par un Je qui se met en Jeu, plutôt que de laisser les ethnologues de tous poils s'en occuper. Ce Je-là qui, plutôt que de nous renvoyer sans cesse au confort mental de son univers mythique, nous ferait visiter son monde réel, nous emmènerait dans l'actualité de son existence historique, est cruellement absent des pages dont je parle ici. On peut dire de cette littérature qu'elle est idéologique, au sens où l'était le roman du terroir québécois de la première moitié du siècle. C'est une littérature édifiante. Elle propose moins un voyage de l'imagination qu'un programme de valeurs.

Une autre grande absente de ces pages est la nouvelle comme genre littéraire. Une question de tradition, probablement, et peut-être aussi d'institutions. Car le contraste avec le monde anglo-saxon (voir, par exemple, All My Relations, une anthologie de littérature autochtone canadienne présentée par Thomas King en 1990) ne pourrait être plus grand. On me dira que les contes et les récits mythiques présentés dans ce livre sous le nom de «légendes contemporaines», avec des titres comme La légende des oiseaux qui ne savaient plus voler et Poisson-Volant voulait devenir Oiseau-Mouche, comblent un créneau équivalant à celui de la short story anglo-saxonne. Or ce n'est pas du tout le cas.

D'abord en raison de la posture narratrice assez souvent infantilisante qui préside à ces histoires même quand elles s'adressent à des adultes. Et aussi parce que, je le répète, le refuge dans des formes écrites d'une tradition orale survivante, peu importe la richesse de celle-ci, ne remplacera jamais la conquête de la réalité par le langage. Cette absence est d'autant plus frappante que la nouvelle, sans parler de son accessibilité pratique, est par excellence le genre de l'appropriation du réel immédiat — ce qui n'exclut nullement, bien entendu, la fantaisie créatrice. Ce qu'il faudrait à plusieurs des écrits de cette anthologie pour voler de leurs propres ailes dans le ciel des lettres, c'est un peu moins de lourdeur didactique et un peu plus de marge de manoeuvre et d'espace de liberté sous la plume.

Poser un jalon

Cela dit, l'entreprise est louable. Ne pas oublier que cette histoire où il s'agit, pour les membres francophones des Premières Nations, d'investir la langue de l'Autre, d'un faux fondateur (sinon faux frère), en est encore au début. Gatti pose un jalon. La maigreur du corpus existant le force, on le devine, à faire preuve de volontarisme: il navigue avec les moyens du bord. Quelques-uns des textes regroupés dans la section «Récits et témoignages», dont un journal intime et des récits de pensionnat et de prison, tous inédits, n'appartiennent tout simplement pas à la littérature, laquelle, peu importe la définition qu'on lui donne, suppose un travail sur la forme. À défaut de quoi, on est dans l'anthropologie. Dans une vérité de la parole qui doit moins à l'invention verbale qu'au simple intérêt humain.

Dans la lecture, comme dans la vie, on aime se faire raconter des histoires et... sermonner le moins possible. En ce sens, la tentative romanesque la plus prometteuse, sinon la mieux réussie, est celle de Julian Mahican, un Atikamekw. Son Mutilateur, malgré l'invraisemblance des dialogues, témoigne d'un effort réel pour recycler une notion traditionnelle, les esprits, dans un morceau de littérature de genre. «Intoxiqués par des histoires d'épouvante, la majorité des gens pensent que les êtres et les esprits venus des ténèbres sont de simples élucubrations de romanciers ou des fantasmes nés des peurs archaïques de l'espèce humaine.» Ce qui suinte de partout dans cette phrase, c'est un solide don de prosateur. Il faut maintenant des institutions (cours de création, éditeurs, etc.) pour aider à porter plus haut les rêves des prochains Mahican... Gatti: «Le lectorat amérindien est encore faible et ne favorise pas le débat sur les oeuvres.» En revanche, l'accueil critique réservé aux oeuvres d'une Bacon, d'un Yves Sioui, montre bien la faim du public pour cette littérature. La sensibilité est à point. L'emballage est là. La réception est prête. On attend la viande.

source : http://www.ledevoir.com/culture/livres/ ... des-braves

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Saguingoira
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