Une lecture anthropologique de la guerre iroquoienne

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Une lecture anthropologique de la guerre iroquoienne

Messagepar Saguingoira » 2008-04-03, 08:40

Une lecture anthropologique de la guerre iroquoienne

Esclavage et adoption en Iroquoisie
Jean Chartier
LeDevoir 29 septembre 1997
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Les Iroquoiens du Saint-Laurent que rencontra Jacques Cartier en 1534 ne provenaient pas des Cinq Nations iroquoises. Ces Iroquoiens, qui habitaient près du fleuve, à Tadoussac, à Stadaconé ou à Hochelaga, se sont volatilisés entre le troisième voyage de Cartier et l'arrivée de Champlain. Ils ont disparu, et plusieurs hypothèses ont été émises sur leur intégration dans les nations iroquoises. Les anthropologues réexaminent cette énigme.
Cette fois, l'anthropologue Roland Viau démontre l'existence de l'esclavage dans les sociétés iroquoiennes. Sa thèse, qui examine l'anthropologie de la guerre iroquoienne, vient d'être publiée chez Boréal. Depuis les travaux de Bruce Trigger de l'Université McGill, les ethno-linguistes affirmaient que les Iroquois adoptaient les prisonniers qu'ils capturaient.

Roland Viau établit qu'il faut distinguer parmi les captifs de guerre ceux qui sont adoptés et les esclaves. Il précise que la période du contact avec les Européens a introduit la variante commerciale de l'esclavage. Car l'esclavage domestique se maintient, mais l'esclavage colonial se développe.

«Les Iroquoiens sont passés de capteurs d'esclaves à vendeurs d'esclaves», dit Roland Viau. En effet, les Hollandais, les Anglais et les Français achetaient des esclaves, ainsi que le comptabilisa Marcel Trudel dans ses textes sur la Nouvelle-France.

Les Hollandais commencèrent ce procédé avec les Iroquois sur la route de New Amsterdam. Marcel Viau estime également que les esclaves furent aussi nombreux que les prisonniers adoptés. «Les Iroquois ont intégré pas mal plus de prisonniers qu'ils n'en ont tué. Ils ont tellement perdu de guerriers, qu'ils n'auraient pas pu maintenir leurs effectifs autrement.»

Selon lui, les captifs de guerre expliquent pourquoi «les Iroquois n'ont pas été disloqués, désarticulés, contrairement aux Hurons, aux Andastes et aux Pétuns». La situation se modifia petit à petit au XVIIe siècle, durant la période des guerres.

«L'excédent des prisonniers, les Iroquois les gardaient comme esclaves ou ils les vendaient.» Cette pratique eut un impact dans le contexte de l'esclavage au sud des Etats-Unis. «Il se passe des choses en Amérique qui se passent en Afrique, mais à une échelle moindre», dit Roland Viau.

La disparition des Iroquoiens
Il y avait déjà une rivalité parmi les Iroquoiens, un terme précisé dans la notule du livre-choc de Roland Viau, Enfants du néant et mangeurs d'âmes. Guerre, culture et société en Iroquoisie, paru chez Boréal. Dans son livre, l'anthropologue écrit d'abord que le terme Iroquoien «désigne le groupe linguistique étendu dont font partie les Iroquois, les Hurons, les Pétuns, les Neutres, les Eriés et les Susquehannocks (Andastes) et d'autres groupes plus méridionaux».

Celui-ci s'est interrogé sur le black out que l'historiographie traditionnelle constatait entre Cartier et Champlain sans parvenir à l'expliquer. Sa thèse réconcilie la tradition orale, les fouilles archéologiques et les documents écrits.

«La tradition orale est figée par l'écriture, par les jésuites et par les explorateurs» , dit-il. Il a relu les 14 récits de captivité en Iroquoisie, les récits de voyage et les études historiques, en focalisant sa lecture sur l'anthropologie de guerre.

«Pour l'histoire traditionnelle, il n'y a rien à comprendre dans la guerre iroquoienne. C'est une guerre de représailles», souligne-t-il, en se démarquant aussi de l'interprétation anthropologique selon laquelle les Iroquoiens pratiquaient surtout l'adoption des prisonniers.

Il a fait la revue critique de toute la littérature sur la guerre iroquoienne, dont les 73 tomes des Relations des jésuites, et scruté les dictionnaires français-iroquois des XVIIe et XVIIIe siècles, notamment pour y découvrir les mots qui qualifiaient les captifs.

Il y a un statut spécifique pour tout ce qui est dérivé de Enaskwa, un mot qui désigne l'animal domestique et l'esclave à la fois, et un statut distinct pour le captif adopté, le Kenonka; l'expression «mettre la tête sur l'épaule» tranche nettement avec l'expression «animal sauvage que tu veux domestiquer», explique l'anthropologue.

L'esclavage et l'adoption
Roland Viau estime que sa principale contribution établit que «l'adoption et l'esclavage sont deux pratiques guerrières distinctes», contrairement à ce qu'affirmait l'ethnolinguiste Bruce Trigger de l'Université McGill.

«Ça met les Iroquois des Cinq Nations en route vers la société de classe», dit-il. Entre 1660 et 1685, la Ligue iroquoise mobilisa de 2000 à 2200 guerriers. «Les sources signalent aussi que de 1690 à 1700 le nombre de guerriers de la Ligue aurait totalisé au plus 1300 hommes, mais que, malgré cette réduction importante, les Iroquois arrivaient encore à regrouper 2000 guerriers en 1 720».
Pour l'anthropologue, 700 guerriers provenaient du rang des captifs adoptés. L'inégalité est introduite au niveau interne et les chefs de guerre en profitent.

Le livre fait état de la valeur des biens matériels de leaders guerriers dans l'Etat de New York. Ainsi, le chef guerrier Thayendanegea (Joseph Brant) détient 1112 livres par rapport à 50 livres pour le chef civil Dekarihikenh.

Par la guerre de capture, les Iroquois vendaient des esclaves noirs du sud des Etats-Unis qu'ils avaient capturés, explique Roland Viau. Jusqu'en 1700, les Iroquoiens tuaient les hommes et les mangeaient mais, quand le cannibalisme se résorbe, ils préférèrent vendre les esclaves. L'historien Trigger pensait que l'esclavage n'existait pas, que les Iroquoiens adoptaient leurs prisonniers. «Ils en adoptaient, mais ils en tuaient», corrige Roland Viau.

Une guerre de capture
«La guerre est une guerre de capture avant le contact des Européens, au moment du contact et après le contact.» Il s'agissait de prendre des individus, de les arracher à leur société d'origine et de les transformer en captifs.

Quand les Européens arrivèrent, l'esclavage marchand s'ajouta. Avec le marché colonial, l'esclavage devint tellement important que cela introduisit les inégalités de classe parmi les Iroquois.

«La guerre iroquoise est une guerre de capture avec un rituel du deuil», ajoute l'anthropologue. «On capture des individus pour remplacer les morts ou apaiser les âmes de ceux qui se sont fait tuer C'est pour ça qu'on fait lé cannibalisme, le scalp, la torture et l'esclavage

Roland Viau scrute le fonctionnement des comportements culturels, qui n'avaient pas la même fonction sociale et économique à l'origine. Il dit que ce n'est pas parce que les Iroquoiens étaient barbares ou sado-masochistes que ces pratiques existaient. Ce n'est pas du tout ça. «Moi, j'ai essayé de comprendre ces comportements avant de les expliquer et de les interpréter»

Le joueur de crosse
Originaire de Valleyfield, cet anthropologue a pris contact très tôt avec les Mohawks de Kahnawake et d'Akwesasne, quand il jouait à la crosse. Il habitait à mi-chemin entre les deux communautés; il a fraternisé avec les Mohawks et cherché à les comprendre. Puis, il travailla cinq ans à cette thèse qui renouvelle la perspective sur l'Iroquoisie. L'auteur déduit des récits de captivité que, de 1545 à 1590, il y a eu dispersion des Iroquoiens du Saint-Laurent en tant que réfugiés ou captifs de guerre parmi les nations iroquoises. Des guerriers avaient d'abord été éliminés durant les guerres iroquoiennes. A partir de la capture ou de la mort des Iroquoiens du Saint-Laurent, le fleuve devint un no mans land, un territoire de guerre. Roland Viau explique donc la désertion des 5000 Iroquoiens du Saint-Laurent entre 1542 et 1603 par les escarmouches, les raids et les captures répétées de prisonniers.

Les Iroquoiens survivants auraient été amenés au sud du lac Ontario, vers Onondaga, chef-lieu des Cinq Nations iroquoises. Roland Viau prétend que la réponse définitive à l'énigme de la dispersion proviendra des fouilles archéologiques.

source : http://www.vigile.net/pol/iroquois/char ... avage.html
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