Le naufrage des langues autochtones

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Le naufrage des langues autochtones

Messagepar mitakuye oyasin » 2006-10-02, 16:23

Le naufrage des langues autochtones

Seulement le quart des Amérindiens, Métis ou Inuits connaissent assez bien une langue autochtone pour soutenir la conversation. Cinquante parlers en voie de disparition…

par Valérie Borde


Odanak, au confluent de la Nicolet et du lac Saint-Pierre, est un vieux village abénaquis… où plus personne ne parle abénaquis. Pourtant, il n’y a pas 50 ans, cette langue qu’on dit harmonieuse et caractérisée par les formules de politesse était encore parlée par les vieux du bourg. Il a suffi de deux générations pour que l’abénaquis, comme la plupart des langues autochtones du Canada, soit en danger de disparaître. Seuls trois ou quatre vieillards conservent le souvenir de mots qu’ils ont sus enfants, mais n’utilisent plus depuis longtemps.

«C’est une partie de notre patrimoine qui meurt», dit Monique Nolett-Ille, résidante du village qui tente, depuis 10 ans, de réapprendre la langue de ses ancêtres et d’en enseigner les rudiments à ses voisins.
Cinquante-quatre langues indigènes sont encore parlées au Canada, mais en 2001, seulement le quart du million de Canadiens reconnus comme Amérindiens, Métis ou Inuits connaissaient assez bien une langue autochtone pour soutenir la conversation. Cinq ans plus tôt, il y en avait encore près du tiers. Et l’avenir s’annonce mal, car 80% des enfants autochtones sont élevés en anglais ou en français.

En 100 ans, une dizaine de langues indigènes ont disparu au Canada. À Terre-Neuve, la dernière personne à parler béothuk est morte en 1829. Au Québec, le huron s’est éteint au début du 20e siècle. Neutre, nicola, tsetsaut, laurentien, pétun, songish… toutes ces langues sont tombées dans l’oubli.

Les langues autochtones du Canada appartiennent à 11 familles linguistiques différentes, dont aucune n’a pu être reliée à des familles européennes ou asiatiques, à l’exception du michif, l’incroyable langue des Métis, mélange de français et de cri.

Le Nord est le domaine de l’inuit, seul représentant au Canada de la famille esquimau-aléoute. De l’Alaska au Groenland, l’inuit se décline en 16 dialectes, parlés par environ 65 000 personnes. Dans l’Ouest, l’inuktun a presque disparu. En 2001, 31 945 habitants du nord du Québec et du Nunavut maîtrisaient encore l’inuktitut; leur nombre a même augmenté de près de 10% de 1996 à 2001. L’inuktitut résonne dans les cours de récréation, car plus des deux tiers des enfants inuits s’expriment d’abord dans leur langue.

Les langues algonquiennes dominent l’est du Canada, de la Nouvelle-Écosse aux rives de la baie d’Hudson et même au-delà, le cri étant la plus parlée d’entre elles. Il est toujours utilisé en famille par les deux tiers de ses 93 000 locuteurs. Les langues algonquiennes se sont mieux conservées dans les villages isolés: à

Kawawachikamach, à la frontière du Québec et du Labrador, la quasi-totalité des 500 Naskapis parlent leur langue. Le micmac, parlé dans les provinces de l’Atlantique, fait aussi partie des langues algonquiennes, comme l’ojibwa, répandu dans tout le nord de l’Ontario et jusque dans certaines communautés de Colombie-Britannique.

Le cri et l’ojibwa sont, avec l’inuktitut, les seules langues indigènes dont les linguistes ne prévoient pas l’extinction prochaine. Pour certains d’entre eux, cri, attikamek, innu et naskapi ne sont que des dialectes d’une même langue. Mais les peuples qui les parlent tiennent à marquer leurs différences: Cris et Naskapis ont adopté l’écriture syllabique, alors que les autres utilisent l’alphabet latin.

Par contre, les langues iroquoiennes, autrefois florissantes dans le sud du Québec et de l’Ontario, sont en bien mauvaise posture. Elles subissent depuis très longtemps la domination écrasante de l’anglais et du français, omniprésents dans ces régions très peuplées. Le mohawk n’est plus parlé que par quelques centaines de personnes. L’onondaga, l’oneida, le tuscarora ou le seneca le sont encore moins. Plusieurs autres langues iroquoiennes se sont éteintes au cours du dernier siècle, comme le huron, qui pendant la première moitié du 17e siècle fut pourtant la langue par excellence des échanges entre colons et autochtones de toutes origines.

La plupart des langues dénées (ou athabascanes) sont menacées, même si le chipewyan, l’esclave, le dogrib et le gwich’in sont langues officielles dans les Territoires du Nord-Ouest. Seulement 20 000 personnes s’expriment dans ces langues. Dans le sud des Prairies, il ne reste que 5 000 locuteurs de langues siouses.

La côte de la Colombie-Britannique accueille la bagatelle de sept autres familles linguistiques, les montagnes, les fjords et l’océan ayant longtemps limité les contacts. Le tlingit, le squamish ou le tsimshian ne sont plus parlés que par une poignée de personnes âgées. Les quelques dizaines de personnes qui parlent haïda entre elles ont en moyenne 65 ans.

Les guerres tribales, l’expansion européenne, la maladie ont joué un rôle important dans l’érosion des langues indigènes. Dans les années 1730, la moitié des Hurons ont péri de la variole. La langue ne s’en est jamais remise. À partir de 1850, le Canada força l’assimilation linguistique des jeunes autochtones, sévèrement punis lorsqu’ils étaient surpris à «parler sauvage» dans les pensionnats. La plupart des 100 000 enfants qui fréquentèrent ces établissements perdirent l’usage de leur langue natale. Parallèlement, l’interdiction de certaines cérémonies fit disparaître des pans entiers de vocabulaire.

«De nos jours, toutes les communautés sont, au mieux, bilingues», explique Louis-Jacques Dorais, anthropologue de l’Université Laval spécialiste de l’inuktitut. Non seulement les langues autochtones ont de moins en moins de locuteurs, mais le discours est parsemé d’expressions ou de mots français ou anglais, qui finissent par supplanter le vocabulaire d’origine. «La langue devient une sorte de créole», explique la linguiste Anne-Marie Baraby, de l’Université du Québec à Montréal.

Depuis 25 ans, des autochtones se mobilisent. «La langue est à la base de notre identité, mais sa sauvegarde pose d’énormes défis», dit Ghislain Picard, chef de l’Assemblée des Premières nations du Québec et du Labrador. Pour la transmettre aux nouvelles générations, encore faut-il que les parents la connaissent, qu’ils ressentent le besoin de l’apprendre à leurs enfants et que ceux-ci aient ensuite l’occasion de l’utiliser. À quoi bon apprendre une langue qui ne sert à rien? De nombreux jeunes n’en voient pas l’intérêt. Et de plus en plus souvent, les parents préfèrent que leurs enfants grandissent en français ou en anglais, les langues de l’émancipation, qui leur permettront de trouver un bon emploi. Même si Ghislain Picard s’exprime couramment en innu et qu’il a la chance de pouvoir utiliser quotidiennement sa langue dans son travail, il ne l’a transmise à aucun de ses trois enfants.

De nos jours, paradoxalement, c’est à l’école que les jeunes sont le plus en contact avec les parlers de leurs ancêtres. En 1979, en réaction à la loi 101, Kahnawake mit sur pied le premier programme d’immersion en langue autochtone, considéré comme un modèle. Aujourd’hui, les Mohawks sont presque aussi nombreux à avoir appris leur langue sur les bancs de l’école qu’avec leurs parents.

Partout au Canada, des langues indigènes sont désormais enseignées à l’école comme langue seconde. Avec un succès limité. «D’abord, les enseignants eux-mêmes maîtrisent souvent mal la langue, dont ils montrent une version simplifiée», dit Ghislain Picard. Selon Statistique Canada, moins du quart des enfants parlent convenablement la langue indigène qu’ils ont apprise à l’école. Malgré tout, l’école reste à la base de la stratégie de conservation des langues. Dans de rares cas, elle donne de bons résultats. La Commission scolaire crie, créée en 1975, joue un rôle clé dans la bonne santé du cri. Et comme on l’a vu dans notre dernier numéro (voir L’Arctique au futur, 1er octobre 2003), le problème ne se pose guère au Nunavut, où l’enseignement est donné jusqu’à la 6e année uniquement en inuktitut, qui devient ensuite la langue de travail.

Beaucoup d’autochtones tentent de réapprendre leur langue à l’âge adulte, quand la question de l’identité devient plus importante. «C’est un défi énorme», dit le cinéaste innu André Dudemaine, qui regrette de ne pas savoir la langue des siens. «L’innu est très complexe, il possède une structure très différente du français ou de l’anglais, et le matériel didactique est insuffisant.»

Pas de méthode Assimil pour les langues autochtones! Pour apprendre l’abénaquis, Monique Nolett-Ille ne dispose que de deux dictionnaires, de la transcription de textes anciens et de quelques éléments de grammaire. Après 10 ans de travail, elle est incapable de soutenir une conversation. «Soixante personnes se sont manifestées spontanément quand j’ai commencé à donner des cours d’abénaquis à Odanak. Après quelques semaines, il n’en restait qu’une demi-douzaine.»

Pour sauver leur langue, les autochtones comptent aussi sur l’aide des linguistes. Les missionnaires d’antan s’intéressaient de près aux langues indigènes, car leur maîtrise était nécessaire pour l’évangélisation. On leur doit les premiers dictionnaires ainsi que des traductions de prières et de cantiques… Leurs efforts ont donné une base de travail aux linguistes et anthropologues.

Mais la tâche reste terriblement difficile. Non seulement les missionnaires écrivaient ces langues «à l’oreille», comme on les parlait dans les villages où ils se trouvaient, mais elles ont beaucoup changé au fil du temps. Encore aujourd’hui, aucune n’a d’écriture standardisée. Le cri du Sud s’écrit différemment du cri du Nord. Même l’orthographe attikamek n’est pas la même à Obedjiwan que dans les deux autres villages des Attikameks.

De plus, les langues indiennes sont des langues polysynthétiques, radicalement différentes de toutes les autres langues: pendant la Deuxième Guerre mondiale, les Navajos et les Cris à qui les Alliés confiaient la transmission des messages dans leur langue n’ont jamais été pris en défaut.

Le multimédia a facilité la collaboration entre autochtones et linguistes. Sites Internet, cédéroms, vidéos… tous les moyens sont bons pour conserver non plus des mots et des règles de grammaire mais des discours entiers, témoignages d’une culture qui souvent s’éteint avec la langue.

À l’Université de Toronto, la linguiste Keren Rice collabore depuis une trentaine d’années avec des communautés dénées. On lui doit entre autres deux dictionnaires de l’esclave. «Les linguistes, qui effectuaient auparavant un travail purement théorique, collaborent maintenant de près avec des autochtones pour les aider à conserver leur langue.»

Formation des enseignants, parrainages entre vieillards et jeunes, concours pour valoriser le savoir des locuteurs, expériences d’autres communautés… tout cela s’intègre à une stratégie d’ensemble dans laquelle conseils de bande, organismes socioculturels et linguistes mettent leurs efforts en commun. «Nous nous appliquons à valoriser la langue auprès des membres de chaque communauté, et cela fonctionne plutôt bien», explique Keren Rice.

Mais ce travail n’a rien d’une sinécure, faute souvent de moyens adéquats. «Il faut du temps et beaucoup d’argent pour visiter les communautés, recueillir l’information, la structurer et la diffuser, et de nombreux linguistes se découragent.» Le gouvernement fédéral a promis, en décembre dernier, 172 millions de dollars sur 11 ans pour financer un centre des langues et des cultures autochtones, et des subventions sont aussi versées par le ministère du Patrimoine canadien.

L’avenir des langues indigènes n’est peut-être pas aussi sombre que ce que les statistiques laissent craindre. «De plus en plus d’autochtones sont conscients de l’importance de conserver leur langue, dit Keren Rice. Or, c’est ce degré de motivation, plus que le nombre de locuteurs, qui détermine réellement les chances de survie.» Pour l’anthropologue Louis-Jacques Dorais, les langues autochtones ne serviront peut-être plus vraiment à la communication entre individus, mais elles resteront un puissant symbole identitaire.

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mon conjoint innu parle peu sa langue maternelle

Messagepar domskueu » 2007-09-13, 09:45

mon conjoint a vécu avec son père qui parlait surtout l innu et sa mère plus le francais bien qu elle était aussi autochtone

Ce qui fait qu à force de ne parler que le francais surtout à la maison,il aurait perdu beaucoup de sa langue paternel

il a trouvé dommage de comprendre ce que son père lui disait mais de ne pas pouvoir autant discuter avec lui qu il ne l aurait souhaiter,sa langue était une barrière même à la communication

je trouve dommage que l on ait pas plus que ca sauvegarder la langue innu,c une richesse et un héritage précieux

il me dit des phrases certes et ilcherche beaucoup les mots même qu il chante un peu une chanson dans sa langue mais c tout

on a l intention d avoir un enfant ensemble et bien que cet enfant sera métis,ma lui apprendre le plus que je peux de cette belle richesse qui se perd avec le temps malheureusement
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Messagepar cicero » 2008-12-18, 23:00

C'est vraiement triste de voir toute ces langues d'ici disparaîtres. C'est une immense richesse qui se perd... :(
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Chutttttttttttt !!!!!

Messagepar Shushan » 2008-12-23, 21:30

Chutttttttttttttttttttt !!!!!!!!!!!!!

Monsieur Goudron.
Ne parler pas trop fort de richesse , ils vont nous vendrent à bas prix , même pour une langue et surtout pour NOTRE CULTURE
LA LANGUE AUTOCHTONE.
Suzanne Moisan
Dans la paix et L'Amitié Autochtone.
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Re: Le naufrage des langues autochtones

Messagepar Ève Marie » 2016-01-02, 14:25

Merci, très intéressant! Je vais vous citer dans la revue Possibles, un numéro spécial sur les «Nouvelles mouvances autochtones», 2016. Dans ce numéro nous allons publier également le poète Marco Boudreault, «trouvé» grâce à votre site internet. Voir http://redtac.org/possibles/
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Re: Le naufrage des langues autochtones

Messagepar lumière » 2016-01-14, 01:43

L'autonomie gouvernementale et l'autonomie en éducation pour les Autochtones sont primordiales pour que les Autochtones puissent conserver les différentes langues.

Le temps passe ,il faut y voir une urgence de transmettre les langues aux jeunes générations.
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