La Grande-Mère de Pierre

La Grande-Mère de Pierre

Messagepar NAMASS » 2006-10-10, 12:58

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LÉGENDE



La ville de Grand-Mère au Québec

doit son nom à cette légende,

racontée ici à la façon de....


Paule Doyon






- L’heure est venue, dit le bel Indien, je pars…

- Un instant encore…fit la brune Indienne, sa jeune femme, en finissant de tresser la longue natte de ses cheveux sombres. Elle donnait l’air de se presser, mais en réalité, elle y mettait tout son temps. Ses doigts bronzés luisaient dans le matin qui tâchait de se dépêtrer de ses haillons de brumes.

- Je ne peux plus attendre ! répéta l’Indien, le soleil monte, la brume se dissipe…

- Je viens ! Je viens ! reprit l’Indienne de sa voix flûtée, en feignant de chercher à travers ses colliers de wampuns un objet qu’elle ne trouvait pas.

- Je pars seul alors ! fit l’Indien.

- Non ! …je t’accompagne jusqu’à la rivière…

Elle inspecta une dernière fois la tente. L’Indien, irrité, lui tira vivement le bras :

- Allons ! Tu sais bien que je dois partir ! Il avait élevé la voix. L’Indienne le suivit, légère et discrète, à petits pas… Il était grand en avant d’elle, avec ses deux plumes sur ses cheveux gras. Il marchait comme un fauve. À pas feutrés. Il glissait sur la nature, on aurait dit…c’était peut-être un dieu ? le dieu de la chasse, son futur mari…

Les arbres ne bougeaient pas de chaque côté du sentier. Leurs feuilles se taisaient. Pas le moindre petit frémissement sur son passage. Seul un écureuil osa rouler, pareil à un rayon d’or, jusqu’au faîte d’un bouleau pour les voir passer. Un oiseau cria son admiration à un moment donné. C’était peut-être une corneille bavarde, incapable de se taire, tant elle avait trouvé l’Indien beau.

La rivière attendait au bout du layon. Toute bleue et muette. Pas un petit clapotement sur son bord. Que le silence de l’émerveillement absolu. Le canot d’écorce entailla l’eau, qui laissa échapper des vaguelettes toutes tendres, débordantes de perles d’écume et de pointes d’or…

La main cuivrée de l’Indien saisit la rame. À peine assis, il glissa, irréel et dédoublé sur le paysage inversé qui montait du fond des eaux.

Il était superbe, l’Indien, son futur mari, qui s’amenuisait de quart d’heure en quart d’heure. Il ne fut bientôt plus qu’un point tout petit. Cela aurait pu être un oiseau ou quelque chose qu’on ne savait pas, au loin sur l’eau...

Et la langoureuse rivière Saint-Maurice s’étendait, insoucieuse, avec son petit point précieux. L’Indienne, sur la rive, la guettait des yeux. Quand le soleil se coucherait, il faudrait bien que la rivière lui rende son amant. Une rivière n’a rien à faire la nuit d’un Indien sur son dos.

À midi, un souffle de vent passa, chuchota quelques mots à la rivière qui, du coup, se brouilla. Cela effaça jusqu’aux mirages du fond, l’eau se mit à boursoufler ici et là…L’Indienne surprit sur la berge ce qui pouvait être, soit un rire, soit un soupir. Le sable était doux et ne voulait pas que l’Indienne traduisit. Les feuilles aussi murmurèrent quelque chose. Un grand oiseau battit d’une aile pour signaler qu’il avait compris.

Le vent revint. Il caressa rudement, mais caressa tout de même, le front inquiet de la femme jalouse qui épiait l’eau voluptueuse. L’eau qui déroulait jusqu’à la rive les ondulations violentes de sa chevelure écumeuse.

Les oiseaux s’affolaient. Ils rasaient le sol en d’habiles virages aigus. L’Indienne voyait filer leurs ailes sans même dévier ses yeux. Le visage impassible, elle fixait le petit point invisible au loin…

La rivière, sans doute, tentait de lui ravir son canot. Mais il était adroit, l’Indien, son bel amoureux, il ne la laisserait pas faire ! Il survolerait les vagues, roulerait sur le tapis moutonneux, il éclaterait de rire à la face coléreuse des eaux ! La rivière aurait beau le secouer de rage, mordre de ses dents mousseuses le fragile canot, il tiendrait ! La mâchoire méchante glisserait sur le canot huileux. Qu’il devait être beau ! le bel Indien, son futur mari, les cheveux brillants d’eau et la peau couverte d’écume, à cheval sur son embarcation blanche, tout seul à combattre sur l’eau !

La pluie soudain se mit à crépiter du ciel surbaissé et noir. Tout le corps de la rivière en fut troué. Elle se tortillait avec violence. Des éclairs zigzagant comme des épées, brandissaient leurs lames tordues au-dessus d’elle. L’Indienne, sans sourciller, assistait à l’assaut. Le tonnerre faisait vibrer le sol. Des couteaux d’or scalpaient, à tout instant, les cheveux gonflés de la rivière en panique.

Comme il devait être beau ! le bel Indien au centre de ces flèches rougeoyantes et de ces tams-tams terrifiants. Comme il devait se sentir brave dans son canot blanc ! trempé jusqu’aux os par les larmes rageuses de la rivière épouvantée.

La pluie cessa sec, comme une fusillade au milieu d’un combat. Le tonnerre roula son artillerie lourde vers les coins inoccupés du ciel. Le soleil ouvrit à demi son œil rouge et descendit se coucher sur la litière piquante et encore humide des épinettes.

L’Indienne, la chevelure ruisselante, la robe collée à sa peau brune, continuait de fixer de ses prunelles imperturbables la rivière qui lissait tranquillement les faux plis de ses eaux.

Comme il devait être beau ! le bel Indien, dans le canot sombre, la silhouette de ses vastes bras ramant sur la robe noire de la nuit.

Jour après jour, sans bouger, l’Indienne attendit. Toujours son regard immobile jaugeait durement les eaux. Elle ne faisait ni un geste, ni un pas. La rivière, indiscrète, venait de temps à autre lui clapoter des choses tout bas. Mais l’Indienne, sourde aux clapotages, impassible et hautaine, de son regard survolait les eaux. Comme il devait être beau ! l’Indien, bientôt son mari, ramant impétueusement vers elle, les muscles tendus et les bras durcis. Ses cheveux d’aigle, ses yeux luisants, son corps hâlé. Et avec sur sa tête, les deux plumes dont les barbes se défaisaient dans le vent.

Un oiseau parfois tentait de le lui dire…le plus tendrement qu’il put. En modulant un peu pour que ce soit presque un chant. Mais l’Indienne, sourde, demeurait là, immobile, sans regarder l’oiseau. Le vent essaya lui aussi … avec des airs de violons, des bruissements dans les feuilles, des sifflements tordus. Mais l’Indienne, sans broncher, continuait de regarder au loin...

Son corps, avec le temps, durcissait. Elle ne sentait plus sur sa peau les becs durs des aigles, ni dans son être la morsure de la faim. Elle devenait rigide. Ses yeux, fixes comme la pierre, continuaient de scruter la rivière.

La rivière, à ses pieds, commença à ressentir une gêne. Elle roulait gauchement ses eaux ou bien refaisait, sans raison, la même vague. Elle n’osait plus demeurer calme, de crainte de refléter, avec le paysage des alentours, le corps statufié de cette femme qui obstinément fixait l’horizon.

Le vent en était troublé lui aussi. La présence de cette Indienne, plus têtue qu’un bouleau, l’intimidait, lui le vent des orages, le faiseur de tempêtes. Par conséquent, l’inventeur des naufrages ! Avec un air de rien, il soulevait de son haleine marine les sables et les poussières de la rive, les accumulant aux pieds de la femme calcifiée. Pendant que la rivière, confuse, furtivement reculait, le vent, avec patience, s’affairait discrètement autour de l’Indienne pour l’enterrer.

Il en fallut des jours et des nuits, des ans et des siècles, au vent pour accumuler assez d’humus et de calcaire pour enchâsser jusqu’à la nuque le corps de pierre de l’Indienne obstinée. La rivière s’en inventa des subtilités, s’en forgea des raisons, pour reculer. Histoire de ne pas être témoin des rides, des entailles profondes, que sculptait cruellement sur le visage de roc de l’Indienne fidèle le passage des ans.

C’est pourquoi la rivière Saint-Maurice coule aujourd'hui - honteuse et les eaux basses - en retrait de la ville. Elle fait semblant d’ignorer que là-haut sur la colline, une grand-mère de pierre, au visage ravagé, continue de fixer de son œil de calcaire un point invisible,-et comme éternel sur l'eau...


Paule Doyon - Tous droits réservés - 14 août 1999

les illustrations sont de Carole Doyon
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NAMASS
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